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Compte Rendu : Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, (La Découverte, 2002 [1983])

Théophile Bagur
Compte Rendu, première publication le 29 juin 2017


Introduction

Ce compte rendu critique nous permettra de proposer aux lecteurs un résumé argumenté du livre L’imaginaire national de Benedict Anderson, et ainsi d’aborder la question de la constitution d’une identité collective qui est déterminante pour les individus, à savoir l’identité nationale. Nous espérons ainsi permettre au lecteur de mieux comprendre, en faits, certains phénomènes de construction d’identité collective, thème par ailleurs présenté dans l’article de Richard Wittorski, « La notion d’identité collective », dans ce même numéro. Ainsi, un parallèle est à envisager entre le livre d’Anderson et l’exposé de Wittorski, parallèle que nous décelons notamment à la lecture des lignes suivantes dans l’article de ce dernier :

« Nous avons ainsi pu confirmer que c’est par l’expérience de l’action collective que se constitue l’identité collective et l’investissement affectif. L’identité collective est ainsi caractérisée à la fois par les schémas et systèmes d’actions collectifs produits par et dans les groupes et par les sentiments ou affects qui y sont liés […] ».

Sur ce point, nous renvoyons à l’importance des diasporas dans la constitution de l’imaginaire national. L’ouvrage d’Anderson nous permet par ailleurs de développer un second thème, celui des représentations collectives, et les rapports qu’elles entretiennent avec la technique d’une part, la construction d’une communauté d’autre part. Nous verrons en effet que ce sont principalement des développements technologiques particuliers qui ont façonné de nouvelles représentations du monde, ces dernières se trouvant à l’origine de l’essor de la forme nationale.

L’auteur présente une vision anthropologique du nationalisme en tant que construction historique. Il définit d’abord le concept de nation comme une communauté imaginée dans un espace limité puis tente d’identifier les données culturelles et économiques qui permettent de constituer un terreau favorable, puis d’accompagner la construction et le développement de l’imaginaire national et des nations, maintenant entités politiques réelles.

Benedict Anderson (1936-2015) est un historien et politologue américain, il est spécialiste de l’Asie du sud-est et a développé à partir de ces pays une pensée sur le nationalisme qu’il présente notamment dans le livre ici discuté. Il est par ailleurs professeur émérite de l’université de Cornell (Etats-Unis).

Sauf si précisé, toutes les références renvoient à la deuxième édition française de L’imaginaire national (2002).

Idées, arguments et concepts

Les concepts de nation et de nationalisme

La définition de la nation pour les sciences sociales ne doit pas être rattachée à celle qu’en donne les partisans de l’idéologie Nationalisme. L’auteur cite E. Gellner : « Le nationalisme n’est pas l’éveil à la conscience des nations : il invente des nations là où il n’en existe pas » (p. 19). Il souligne lui-même invente et pose la base de sa définition de la nation : une nation est construite a posteriori, imaginée d’abord, matérialisée ensuite. La nation est un objet imaginaire qui s’ancre dans la structure sociale pour la transformer. On dépasse le simple cadre idéologique, le nationalisme naît d’un changement profond des représentations, il est une manière d’être au monde.

Il est intéressant de constater que la transformation de la société par l’imaginaire nationale est très puissante. On observe à l’époque – et encore aujourd’hui – l’universalité du concept. L’objet politique nation recouvre et défini en effet toute société, il a également première importance dans la caractérisation et la définition des individus.

La nation est donc une communauté politique imaginée par ses individus.  L’auteur ajoutant qu’elle est « imaginée comme intrinsèquement limitée et souveraine » (p. 19). Il convient de toujours ancrer la nation sur un territoire défini. Celle-ci étant exclusive moralement (par la culture) et physiquement (par le territoire).

La nation a donc quatre caractéristiques : (1) elle est limitée à un territoire et à une culture et n’est donc pas coextensive à l’ensemble du monde connu ; (2) elle est souveraine sur ce territoire et se lie ainsi au concept d’état ; (3) elle est imaginée comme une communauté car tous les individus y partagent les mêmes appartenances ; (4) enfin, elle est une communauté imaginaire car elle résulte d’une représentation abstraite et ne peut pas être effectivement expérimentée : aucun individu ne connaîtra jamais l’ensemble des individus avec lesquels il partage une nationalité.

Avant la nation

L’apparition du nationalisme se fait dans le courant des XVIIIe et XIXe siècles et coïncide avec le déclin de deux grands types de communautés : les communautés religieuses et les royaumes dynastiques. Nous voyons ici ce qui les distingue de la nation et comment l’abandon de certaines catégories de perception accompagne leur déclin et l’essor national. Leur déclin et l’essor des nationalismes n’ont pas une relation causale systématique ou directe, ils sont cependant contemporains et cette nouvelle forme de communauté a été rendue possible par la perte de représentations associées aux deux anciennes.

Ce qui caractérise d’abord la communauté religieuse, c’est son essence universelle. Les communautés religieuses ne sont pas représentées comme limitées. Deuxièmement, elles ont un langage sacré (le latin ou l’arabe littéraire par exemple) que ne maîtrise qu’une infime partie de la population, scindant celle-ci en au moins deux parties, lettrés et illettrés.

De leur côté, les royaumes dynastiques s’appuient sur ce lien privilégié avec le sacré pour légitimer leur pouvoir, la population est également scindée en deux parties, les nobles et les autres. La concentration du pouvoir a un effet sur l’organisation territoriale : fort et centralisé, le royaume se définit par son centre. Les périphéries sont autant de zones floues où se confondent les influences. Les grandes dynasties transnationales, bâties et renforcés par les mariages, participent de cet état de fait. Ainsi, d’un côté une population qui se définit plus par son attachement local à une terre, de l’autre des monarques et des princes qui, au gré des alliances, sont portés à la tête de tel ou tel état.

Nous esquissons ainsi une première manière d’être au monde. Elle est liée au sacré et à la place qu’occupent les hommes par rapport à lui. La vie entière est impactée par sa proximité. Et l’auteur de citer Auerbach :

« Le hic et nunc n’est plus un simple élément d’un processus terrestre, mais simultanément quelque chose qui a toujours été et qui s’accomplit dans le futur ; au fond, devant le regard de Dieu, il est quelque chose d’éternel, d’omni temporel, qui s’est déjà réalisé fragmentairement dans le domaine des évènements terrestres. » (p. 36)

Nous sommes loin d’une conception évolutionnaire du monde et des sociétés humaines. L’omniprésence du sacré aboutit à un temps hors du temps, dans lequel l’idée de changement ou celle de progrès n’a pas de sens.

Le déclin de ces deux formes de communauté s’accompagne du déclin des conceptions et représentations qui leurs sont associées. Nous en avons évoqué trois, elles évoluent ainsi : La perte d’importance des langues sacrées au profit des langues vernaculaires, l’abandon de la hiérarchie des humains en rapport au sacré au profit d’une vision plus égalitaire de l’humanité et le changement dans l’appréhension du temps, d’un temps hors du temps à un temps vide et homogène (l’auteur reprend la formule de W. Benjamin) dans lequel évoluent et se transforment les organismes sociologiques que sont les nations.

Les données économiques : le rôle du capitalisme

L’ancienne conception du monde est, au cours du XIXe siècle, sur le déclin. Les structures de pouvoir se transforment et les royaumes dynastiques transnationaux – où les appartenances se partagent entre la terre d’origine et la destination céleste – deviennent petit à petit des nations.  Nous avons ci-haut présenté les changements culturels qui forment le terreau sur lequel s’épanouissent les nationalismes. Nous verrons ici les causes de ces changements qui, à cheval sur les deux mondes, participent du déclin de l’un et de l’essor de l’autre.

L’élément clé est le développement du capitalisme qui, combiné à chaque secteur de la vie sociale et économique, transforme les représentations. Nous nous proposons de suivre la distinction faite par l’auteur dans la préface à l’édition française de 1996 avec d’un côté le déracinement spatial, de l’autre le déracinement temporel.

Transformations et déracinement spatial

Le développement de l’imprimerie et des moyens de transport de longue distance (les bateaux à voile long-courriers) sont les deux avancées technologiques qui jouèrent un rôle dans le développement et l’apparition du nationalisme et de la nation.

L’imprimerie devient au contact du capitalisme une immense industrie qui inonde l’Europe. Elle joue un rôle dans la réforme en permettant la diffusion à grande échelle de la nouvelle traduction de la bible par Luther, elle lui permit d’agrandir considérablement la portée de son action. Elle en joue un autre dans la construction et le renforcement du nationalisme. Présentons deux types d’artefacts, les livres et les journaux d’abord, qui permettent la construction imaginaire de la communauté, les cartes territoriales ensuite, qui renforcent et matérialisent l’image ainsi créée en la représentant sur un support réel. L’auteur de citer Thongchai :

« La carte a anticipé sur la réalité spatiale, non l’inverse. Autrement dit, au lieu d’être un modèle de la réalité, la carte a servi de modèle à ce qu’elle était censée représenter. […] Elle était devenue un outil pour concrétiser les projections sur la surface de la terre. » (p. 177)

Mais nous anticipons. Le principal bouleversement spatial des XVe et XVIe siècles est lié à la colonisation et au rapport indirect à la métropole qu’elle engendre. Ce grand changement est à lier au développement technique des moyens de transports, qui commence avec les bateaux à voiles long-courrier et continue avec le train et l’avion aujourd’hui.

Les grandes migrations entre l’Europe et l’Amérique ainsi que le commerce d’esclaves venus d’Afrique firent que des millions de personnes furent littéralement déracinées.  Ces nouveaux sujets britanniques, français, espagnols ou néerlandais n’avaient jamais vu leurs patries d’appartenance. C’est cet éloignement qui change la représentation qu’ils en auront.

La perspective a changé, au lieu d’un rapport direct et concret à la terre d’origine, l’éloignement ne permet plus de distinguer qu’un lieu unique et vaste. En reprenant l’exemple de l’auteur, on passe de Colombey-les-Deux-Églises à La France. La terre d’origine devient un objet imaginé par ces nouvelles populations. La nouvelle représentation unifiée rejailli ensuite sur la réalité politique et la transforme, rappelons l’usage de la carte dans la construction de l’imaginaire national et de la nation en elle-même. Bien sûr, la simple projection d’un idéal sur papier ne suffit pas à créer une nation. Mais c’est bien l’ampleur de la reproduction de ces projections qui donnera une réalité à l’imaginaire, là est le rôle du capitalisme dans la construction de l’imaginaire national et la transformation des structures politiques de l’époque. Il met à disposition les supports pour le matérialiser.

Les livres et les journaux donc, nous pointons deux influences. La première sur la langue, la seconde sur les représentations spatiales et temporelles. Nous développerons les influences sur les représentations temporelles dans la prochaine partie. Penchons-nous donc sur les liens entre capitalisme d’imprimerie, langue et nation.

Rappelons la distinction essentielle de l’ancien monde, division plus ou moins binaire des populations. Elle est fondée sur le rapport au sacré, ainsi d’un côté une élite lettrée, qui a un accès au royaume divin par le biais des saintes écritures, de l’autre la masse illettrée et profane. Cette distinction se rapporte également aux langues, d’un côté une langue sacrée, de l’autre des langues vernaculaires. Ces langues populaires ne sont pas matérielles, n’étant pas fixes, elles sont mouvantes, diverses et dessinent les contours des différentes appartenances locales. Elles sont donc particulières et n’ont pas la capacité de s’étendre.

L’apparition de l’imprimerie change progressivement deux choses. Elle fait perdre de leur influence aux langues sacrées, au profit des langues vernaculaires (voir p. 31, en d’autres mots, le latin est petit à petit remplacé par le français, l’anglais, l’italien, etc.). Puisque celles-ci sont de plus en plus écrites, elles se figent, non pas dans leur diversité, mais autour d’un ersatz, le plus souvent fidèle à la région la plus puissante du moment. Le français (langue de l’Île-de-France) et le castillan en sont de parfaits exemples. Nous avons pointé plus haut la coïncidence entre le déclin des communautés religieuses et l’essor du nationalisme. Nous ajoutons donc ici une donnée autour de laquelle sera imaginée la nation, une communauté fondée sur le partage d’une langue. C’est bien le caractère figé et définitif de la langue qui renforce l’idée de communauté, pas le fait que ce soit une langue particulière. L’auteur d’insister que « c’est [bien] la langue d’imprimerie, non une langue particulière en soi, qui invente le nationalisme » (p. 138). A l’instar de la carte, le roman renforce l’image d’une communauté maintenant possible en l’utilisant comme un arrière-plan de l’histoire, dans lequel évolue le héros. L’auteur prend l’exemple de la littérature philippine du XIXe siècle (p. 39-40).

La réalisation d’une communauté d’abord imaginée est donc rendue possible par la représentation physique de la nation qu’est la carte, mais également par la production de contenus culturels influencés par les nouvelles représentations.

D’un point de vue plus contemporain, la force réalisatrice de l’imagination humaine est à lire au travers du rôle des diasporas dans les revendications nationales. L’auteur utilise l’exemple de l’ex-Yougoslavie. Les revendications nationales existaient bien sûr avant l’éclatement, mais elles n’ont commencé à se réaliser qu’au moment où les différentes diasporas, portées par leur propre imaginaire national et coupées de ce qu’elles voyaient comme leur nation, l’ont matérialisée en rassemblant des fonds au profit de matériaux de propagande : cartes, drapeaux, hymnes, etc.  Là est un bon exemple de l’image concentrée que donne la distance. Les particularités nationales sont d’abord imaginées, ensuite réalisées. Les mouvements nationaux se font l’écho des représentations qu’ont les exilés de leur terre d’origine : l’exil est la pépinière du nationalisme (L’auteur reprend une formule de Lord Acton).

Transformations et déracinement temporel

Nous venons d’exposer l’influence du capitalisme d’imprimerie sur la langue et les représentations spatiales, développons maintenant l’influence qu’il a sur les représentations temporelles. Elle se décompose en trois entités, d’abord le capitalisme de l’imprimerie par le roman, ensuite la production accrue d’artefacts temporels (montres, horloges, etc.), enfin le développement scientifique.

Le développement de l’imprimerie – nous l’avons vu ci-haut – fait perdre de son influence au sacré et emporte en même temps la conception du temps qu’il induit. Ainsi, et nous renvoyons aux mots d’Auerbach cités plus haut, c’est une conception temporelle de l’immédiateté et de la simultanéité qui est bouleversée. En mettant en scène des personnages dans un arrière-plan qui se veut réel, les romans offrent une nouvelle expérience. L’homme n’est plus seul face à Dieu, il évolue au milieu et en même temps que d’autres hommes. Ainsi, si nous avions parlé plus haut de simultanéité, c’est d’une simultanéité temporelle et divine dont il était question. Ici, c’est une simultanéité spatiale des destinées individuelles qui émerge. Du capitalisme de l’imprimerie apparaît un temps vide et homogène, qui s’écoule indépendamment et sans interruption. C’est dans ce temps nouveau qu’évoluent les Nations, elles prospèrent, connaissent des âges d’ors, ont une histoire, déclinent, etc. Cette nouvelle représentation est produite par des artefacts temporels : montres, horloges, agendas et autres qui, au même titre que la carte ou le roman pour l’espace national, participe de son renforcement et de sa réalisation.

Enfin, et nous revenons sur l’histoire nationale, le développement scientifique et notamment celui de l’archéologie permet de rattacher la Nation aux sociétés qui l’ont précédées sur son territoire. Ainsi, du moment de leur création, les Nations se projettent dans l’avenir et dans le passé. Elles exhument les vestiges antiques et en font un patrimoine duquel elles tirent de la fierté : nous sommes les descendants de ces grands architectes ; ou de la peine : notre nation a perdu de sa superbe. L’auteur pointe l’importance du passé archéologique dans la construction nationale postcoloniale de l’Indonésie (p. 185-186).

Pour vraiment conclure cet aspect, l’apparition d’un temps vide et homogène dans lequel évoluent différemment des entités, qu’elles soient des personnes, des nations ou des institutions permet la cohabitation d’anciens et de modernes. Au-delà des possibilités de hiérarchisation des sociétés sur une échelle historique de développement, cette considération a permis aux sociétés colonisées de se penser autrement que par leur simple appartenance subalterne. Elles se sont donc découvertes indépendantes dans le temps et dans l’espace, ce qui leur permit d’abord de se penser comme singulières et unies, puis de réaliser la communauté maintenant imaginée. L’auteur prend l’exemple des sociétés américaines qui avaient en effet peu de raisons de craindre un massacre de la part des états européens, d’abord par leur éloignement, ensuite par la filiation évidente qui existe entre créoles et métropolitains (p. 193). Le développement national américain ne s’est donc pas construit contre la métropole mais en parallèle. De plus, ce n’est pas contre la métropole en tant que telle que les revendications portent, il n’y a pas de volonté de remplacement, c’est contre la métropole en tant que force impériale, violant la souveraineté de la société créole que les sociétés américaines se sont révoltées. Attestent d’ailleurs de cet état de fait les relations toujours plutôt fraternelles entre Etats-Unis et Angleterre, Mexique et Espagne, Québec et France etc.

Discussion

Nous avons centré notre analyse de l’ouvrage sur le thème restreint des relations entre capitalisme dans un sens large et essor national, en y ajoutant les définitions de l’auteur portant sur la nation et le nationalisme ainsi que le contexte structurel d’émergence. Nous avons donc passé sous silence les parties relevant des mécanismes politiques d’adoption de la forme nationale. Il convient de remarquer à ce propos que quand, en Amérique, les nations se sont construites contre les empires coloniaux, elles se sont, en Europe, construites dans l’empire. Dans cette perspective, la nationalisation a en partie pu relever d’une stratégie gouvernementale de légitimation instituée par les dynastes européens. Dans le contexte européen, les nations se sont donc construites sur et dans les empires. C’est sous cet angle qu’il faut envisager l’unification culturelle mise en place notamment en France.

Revenons à l’analyse. A ce moment, donc, la trajectoire est ascendante. Le développement du capitalisme a permis l’essor planétaire extraordinairement rapide de la forme nationale. Nous ne pouvons cependant pas en conclure que ces phénomènes se renforcent les uns les autres systématiquement avec le temps. L’ouvrage d’Anderson place la nation dans un temps vide et homogène, nous avons indiqué qu’au moment de son invention, elle plonge dans le passé et se projette dans l’avenir. Bien que cet avenir ne soit en aucun cas limité dans la conception nationale, il est également vrai que ce qui structure la nation – le sentiment national – puisse perdre de sa superbe.

Nous ne pointons pas un manquement de l’ouvrage, puisqu’il ne se projette pas dans le futur. Le point qui est fait dans la préface sur la vérification du modèle après l’éclatement en plusieurs nations de l’URSS ne relève finalement que des mêmes schémas décrits plus tôt, le nationalisme allant systématiquement à l’encontre de l’impérialisme. La perte d’influence du sentiment national s’ébranle une fois la nation créée par le glissement que pointe Habermas : d’un attachement aux artefacts nationaux que sont la culture, la langue et le territoire (liste non-exhaustive) l’on évolue vers un attachement plus abstrait aux valeurs qui sous-tendent l’état-nation. C’est ce qu’il appelle patriotisme constitutionnel. Ainsi, on passe d’une ère nationale à une ère post-nationale (voir notamment Heine 2007).

Ces deux temps ne sont cependant pas à placer sur une même ligne chronologique. On peut parler d’ère et d’aire nationale, ainsi que d’ère et d’aire post-nationale. Ernest Gellner indique : « Pour tout nationalisme réel, il y a un nombre n de nationalismes potentiels » (Gellner 1989, p. 71). Nous pensons le développement de la forme nationale et l’essor qu’elle a connu et connaît encore comme conjoncturel. Cependant, il a bien eu lieu et a une influence sur le monde et les manières d’être au monde.

C’est donc un fait, puisque possibles, il y a un nombre n de nationalismes potentiels. Pointons néanmoins la différence entre potentiel et réalisé. Ainsi, si chaque république soviétique couvait une nation potentielle qui prit son envol pendant que l’URSS chutait, il a bien fallu la chute pour qu’elles se réalisent. La potentialité nationale représente un possible qu’est également la dilution de la nation dans une entité supranationale.

L’analyse de Jürgen Habermas est basée sur un ensemble de facteurs qui participent petit à petit de la perte du sentiment national, ou plutôt de son remplacement. Les contacts interculturels notamment jouent un rôle dans l’universalisation des cultures. Ainsi, l’on peut dégager au sein d’une même nation des aires différentes, certaines nationales, d’autres post nationales en fonction de la densité de contacts qu’il peut y exister avec d’autres aires culturelles.

Deux choses donc. Depuis son imagination au XVIIIe siècle, la forme nationale a connu une ascension extrêmement rapide et forte. Son universalité est un fait, l’ordre politique mondial est structuré autour de l’idée d’Etat-nation souverain, il est l’unité de référence tant au niveau interétatique qu’individuel, chacun se définissant par son appartenance nationale. Nous avons vu que les nations se projettent dans l’avenir et n’acceptent pas de fin. Il est bon cependant de sortir de la perspective interne pour comprendre des mécanismes extérieurs qui influent sur le sentiment national. C’est ce que propose Jürgen Habermas, dont les idées complètent plus qu’elles n’infirment celles de Benedict Anderson, nous offrant deux perspectives.

De plus, l’influence du capitalisme et celle de la mondialisation, en tant qu’elle diffuse la forme nationale, sont doubles. Elles accompagnent d’abord l’émergence de la nation sur une aire géographique puis la diffuse au monde. Ensuite et dans l’aire nationale maintenant créée, elles sont les vecteurs de phénomènes qui lentement dilue la nation et l’essentialise, ce qui a pour effet un déplacement cognitif qui casse l’exhaustivité de l’idée nationale pour aller vers plus d’universalité. Habermas observe donc la perte d’influence de la forme nationale dans la formation de l’union européenne quand, au même moment, Anderson y voit son renforcement dans l’éclatement de l’URSS.


Références externes

Gellner E. (1989), Nations et nationalisme, Payot

Heine S. (2007), « Patriotisme constitutionnel », in V. Bourdeau et R. Merrill (dir.), DicoPo, Dictionnaire de théorie politique.


Citer cet article

Bagur T., Compte Rendu : Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexion sur l’origine et l’essor du nationalisme, La Découverte, 2002 (1996), Revue Européenne de Coaching, 3, 06/2017

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