Accueil Numéros Numéro 4 10/2017 Présentation

Présentation

Gérald Portocallis
Article introductif, première publication le 19/10/2017


« Au cœur de ce que je conçois comme l’éthique de la pensée, en philosophie, comme dans tout domaine, est l’honnêteté intellectuelle qui reconnaît la probabilité de l’erreur et l’assume par la recherche de la vérité. » (C. Larmore, 1993)

Lorsqu’il est question d’éthique dans le milieu du coaching, il s’agit soit de parler des valeurs défendues par le coach soit du respect de ce dernier envers un Code de déontologie. La morale, quant à elle, serait laissée de côté, trop souvent confondue soit avec la perversion de la morale, à savoir la moralisation, soit avec les principes normatifs relatifs au bien et de mal d’une société donnée.

Ce numéro spécial de la Revue Européenne de coaching, consacré à l’examen de l’éthique, de la morale et de la déontologie, a pour objectif de donner des clés de lecture et de compréhension afin de mieux cerner et discerner ce qui se cache derrière ces trois notions paradoxalement très utilisées mais jamais complètement définies. Pour paraphraser Saint-Augustin, qui lui parlait du temps, « Si personne ne me le demande, je le sais ; mais que je veuille l’expliquer à la demande, je ne le sais pas ! » (Saint Augustin, (400), livre XI, § XIV). Nous comprenons à peu près ce qu’envisage une personne lorsqu’elle dit respecter le cadre éthique de sa profession ou ses valeurs mais moins lorsqu’il s’agit d’expliquer en quoi son action ou ses décisions sont conformes aux principes éthiques. Plus généralement, la définition même de ce qui rend morale une action est une tâche très compliquée.

Le renouveau de la philosophie morale au XXe siècle — inauguré en Angleterre avec les Principia Ethica de G.E. Moore en 1903 qui établissait la discipline qu’est la méta-éthique (analyse de la dimension épistémologique et du langage propre aux discours éthiques), puis poursuivi par les divers courants de pensée que sont l’utilitarisme, le déontologisme, le conséquentialisme, le scepticisme ou bien encore le retour à l’éthique des vertus — a permis d’examiner en profondeur les problèmes moraux, et dans une certaine mesure, de travailler les concepts qui sont sous-jacents. Car si ces trois concepts sont aussi difficiles à analyser, c’est qu’ils participent tous les trois du domaine de l’action et qu’ils sont reliés à d’autres notions aussi fondamentales que complexes : le Bien, le Juste, le Bonheur, la Valeur, les Normes, l’Autonomie ou bien encore la Responsabilité.

L’article de Portocallis G., Avella Bagur J.-L. & Plessis S. analyse et met ainsi en perspective les différentes notions tout en les reliant aux différents courants de pensée canoniques de la philosophie morale. Cela permettra au lecteur d’avoir une vision d’ensemble nécessaire pour circuler dans ce champ.

Bien évidemment, dans ce numéro, nous ne pouvons pas examiner tout le champ épistémologique de la philosophie morale. D’autant plus que l’éthique connaît un regain d’intérêt immense depuis la fin du XXe siècle dans les sociétés occidentales. Comme le souligne Monique Canto-Sperber (2001, p. 3), « l’éthique est partout. L’engouement si considérable dont elle est l’objet fait oublier qu’il existe une discipline, la philosophie morale, qui lui donne ses concepts, se arguments, ses enjeux ». Cela ne signifie pas pour autant que la philosophie occupe une place centrale et particulière dans le champ moral. « La philosophie ne peut pas fixer les limites de toute expérience possible » (C. Larmore, 1993 p. 17).A cet égard, la réflexion éthique est dorénavant appliquée à de nombreux champs sociétaux, ce qu’on entend par l’expression d’éthique appliquée. L’essoufflement de la méta-éthique d’un côté, qui ne traitait les problèmes que d’une façon formelle, ainsi que le changement des comportements sociaux et des nouvelles problématiques liées à l’innovation technique ou à l’évolution des mœurs ont conduit à un retour aux problèmes réel, appelés substantiels. Les sciences comportementales, comme le montre bien Bozzo-Rey M. en étudiant l’apport considérable de l’économie comportementale, font désormais partie intégrante de la réflexion.

En ce sens, si « l’éthique appliquée s’intéresse aux diverses situations de la vie qui soulèvent un problème moral » (Marzano, 2008, p. 4), trois tâches lui sont attribuées. D’une part, elle vise l’élaboration d’une théorie morale susceptible de fournir un cadre élargi permettant de rendre compte des problèmes moraux et de fournir des pistes de solution. D’autre part, la réflexion, bien que construite rationnellement avec des arguments, doit avoir une portée pratique. C’est pourquoi, les comités éthiques de certaines professions sont formés certes par des professionnels du métier mais aussi par des philosophes, des juristes, des économistes et des sociologues. L’interdisciplinarité est au cœur de l’éthique appliquée. Enfin, il s’agit « d’accorder de l’importance au contexte à l’intérieur duquel surgit un problème ou une question et aux conséquences des actions envisagées, pour ensuite proposer des accords sur les stratégies à mener qui soient reconnus par un maximum de personnes. » (Marzano, 2008, p. 5). Le contexte est la clé pour mieux comprendre le problème et affiner une réponse appropriée et juste. C’est cet état d’esprit qui a animé le choix des thématiques abordés ainsi que le point de vue adopté pour le traitement de chacune d’entre elles. Ce numéro est ainsi divisé en deux parties.

La première est consacrée à la définition de la place du coaching dans le champ moral. S’il est très souvent considéré comme un levier permettant une meilleure connaissance de soi et une amélioration de sa performance tant individuelle que professionnelle, sa place reste néanmoins à définir. En vue de quelle finalité et dans le cadre de quel perfectionnisme le coaching agit-il ? Est-il le bras armé d’un devoir moral, proche de l’impératif kantien, d’amélioration de la personne dont le coach se revendiquerait ? Est-il un moyen pour le client de développer son potentiel et son talent, en vue de son bonheur ? Le coaching serait-il alors plus proche de l’éthique des vertus, développée de façon contemporaine par les néo-aristotéliciens comme MacIntyre ou Anscombe ?

C’est donc tout le sujet de l’article de Portocallis G., Avella Bagur J.-L. & Plessis S. que de situer le coaching parmi les différentes orientations éthiques contemporaines et de fonder la pratique de ce métier sur un triptyque : l’éthique de la connaissance, l’éthique de la déconstruction et l’éthique de la congruence. Seul le parcours de ces trois éthiques peut assurer au coach une authenticité dans sa pratique et un professionnalisme aussi exigeant que responsable. Il est important de noter à ce stade de l’évocation des orientations éthiques du coaching et de sa représentation à travers le concept d’un triptyque singulier vu plus haut, l’engagement et le travail de fond, sous l’égide de Plessis S. et de Avella Bagur J-L., du département Recherche & Développement Linkup coaching depuis sa création en 2013. Les fondements de cet article résultent donc d’une réflexion collective exigeante menée par Linkup coaching sur la pratique d’un métier fondamentalement adossé aux sciences humaines et sociales.
Les auteurs reviennent également sur l’intérêt du Code de déontologie à fournir des normes qui rendent concrètes et opératoires les valeurs principielles du coaching. Si les normes sont des guides pratiques permettant aux valeurs d’être en adéquation avec les êtres, alors le Code de déontologie serait alors le moyen terme permettant de relier l’éthique, entendue comme pratique subjective et la morale, comprise comme champ intersubjectif de validation et de justification des normes. Ce qui revient alors à dire que la distinction éthique/morale permet une nuance d’accentuation plutôt qu’une différenciation épistémologique, les deux expressions renvoyant au même domaine mais à partir d’un point de vue différent.

Pour prolonger cette réflexion, l’article de Hannes G. permet de saisir les enjeux du Code de déontologie global de l’EMCC, à partir d’une approche englobante et dynamique. Encore une fois, l’état d’esprit de l’éthique appliquée est entièrement respecté dans sa volonté de construire une théorie répondant aux attentes d’un milieu professionnel et de ses problématiques. Du début jusqu’à la fin de la relation entre le coach et son client, la Code dresse une liste de repères et de normes permettant de bien comprendre les attentes et de définir le périmètre réel d’action du coach professionnel. L’article de Avella Bagur J.-L. poursuit également cette réflexion à partir du Code de déontologie afin de définir la responsabilité du coach. Celle-ci est à la fois plus simple qu’il n’y paraît à première vue mais à condition de respecter l’authenticité du coach vis-à-vis de l’acte fondateur à la base de tout processus de coaching : l’accompagnement libre et conscient de personnes ou de groupes dans la définition et l’atteinte de leurs objectifs, au bénéfice de la réussite de leur évolution personnelle et professionnelle. C’est la prise en compte essentielle de cette demande et de cette démarche qui à la fois permet de définir la responsabilité du coach et qui assure à ce dernier le moyen de répondre de ses actes, en toute authenticité.

Dans la deuxième partie de la revue, nous avons sélectionné quatre articles consacrés aux problématiques actuelles de l’éthique appliquée où le coaching a une grande place à occuper dans les années à venir : l’éthique médicale, l’éthique de l’environnement, l’éthique des affaires et l’éthique face aux évolutions des mœurs. Ces articles expriment également un point de vue très intéressant dans la manière de concevoir l’éthique de manière plus générale.

Ainsi, l’article de Tcheng C. développe la perspective de l’éthique du care, définie comme une approche centrée sur la personne qui parle, en tant qu’elle se soucie des autres et qu’elle prend en compte ce qui importe pour elle. Nous sommes ainsi loin de la tentation d’objectivité décrite merveilleusement par Thomas Nagel sous l’expression du « point de vue de nulle part ». En tant qu’ancien directeur d’hôpital et coach professionnel en activité, il livre un panorama loin des sentiers battus et peut fournir également une bonne réponse au dernier livre de Ruwen Ogien, Les mille et une nuits, dans lequel ce dernier souligne que l’hôpital demeure une « institution totalitaire » au sens de Goffman, c’est-à-dire que ces « institutions ont instauré des techniques de dépersonnalisation des reclus par des cérémonies d’admission qui les mortifient » (Ogien R., 2017). A travers l’analyse de tous les rôles entre le soignant et le soigné, l’auteur nous enjoint de considérer au contraire toutes les relations afin de décrire de manière systémique un univers aussi complexe que profondément humain.

L’article de Genaivre M. nous présente l’écosophie d’Arne Naess et fait entendre une réponse claire à la demande contemporaine de savoir ce que nous pouvons faire pour l’environnement, au lieu de se poser la question de ce qu’il faut faire. Au fondement de la moralité, il y a cette possibilité que toute personne arrive à se mettre à la place d’autrui, ou du moins d’adopter un point de vue plus général que le sien, lorsqu’il considère que son action a des effets sur le bien-être des autres ou plus généralement sur l’environnement qui nous entoure. Arne Naess nous invite alors à distinguer l’écologie profonde de l’écologie superficielle. L’éthique de l’environnement nous engage donc à notre propre responsabilité en tant qu’habitant du monde, au-delà des idéologies et des querelles philosophiques, et propose une sagesse à la fois normative et pratique.

L’article de Bozzo-Rey M. envisage les mécanismes à l’œuvre dans le processus de décision des individus et interrogent plus particulièrement les décisions absurdes ou irrationnelles. Si comme l’a souligné Donald Davidson dans les Paradoxes de l’irrationalité (1982), « l’irrationalité est un échec dans la maison de la raison », elle nous apprend beaucoup sur l’architecture de nos choix au quotidien. Une meilleure compréhension de nos actions pourrait avoir un fort impact en éthique des affaires sur la manière d’opérer les transformations en entreprise ou d’impacter les décisions des dirigeants.

Enfin, l’article de Bonnet C. à plusieurs voix fait réagir deux coachs professionnels. M. Chapsal d’un côté, coach certifiée en coaching systémique et constellations, a développé une expertise en tant que coach en leadership et prise de parole en public pour les femmes et a créé “Women on Stage”, au sein d’Ideas on Stage, un programme de formation et de coaching destiné aux femmes. Et S. Plessis, de l’autre côté, est spécialiste de la question du féminin, à la fois en entreprise mais aussi au niveau philosophique et sociologique. Elle a travaillé notamment sur la notion de féminin à l’époque des Lumières.  Le désir de faire entendre plusieurs voix est consubstantiel à une démarche proprement éthique et philosophique. « La voix est … la revendication propre à la confiance en soi … la marque moins d’une certitude que d’une difficulté : je prétends parler pour les autres alors que je ne puis me fonder que sur moi » (Laugier S., 2010 p. 346). Bonnet C. propose ainsi de penser l’évolution des mœurs et interroge la manière d’envisager féminisme et coaching. Existe-t-il un « coaching au féminin » ? Peut-on identifier des bénéfices dans le fait d’affirmer haut et fort une féminisation de la discipline ? Le coaching des femmes est-il nécessairement un séparatisme ? Autant de questions qui guident une réflexion menée dans la perspective d’une éthique de la discussion, permettant ainsi de faire avancer la pensée sans tomber dans une opposition d’idées stériles.

La pensée de l’éthique appliquée propose ainsi une autre voie et s’oppose à la tentation toujours trop grande de croire que l’éthique a pour objet de dicter une conduite de vie ou de prescrire a priori tel ou tel choix de vie de manière impérative à partir d’une règle d’action universelle. Ces articles optent tous pour une certaine vision et partagent un point de vue qui ne saurait être valable pour tous les individus et s’accorder avec tous les esprits. Ils ont néanmoins le mérite d’éclairer un aspect ou une situation morale de façon fine et précise afin de déceler les problématiques masquées. En ce sens, ce sont autant de pistes pour vos réflexions futures de coach et plus généralement de penseur libre.


Références

Canto-Sperber M. (2001) l’inquiétude morale et la vie humaine, PUF, Paris

Davidson D. (1991 [1982]), Paradoxes de l’irrationalité, Editions de l’Eclat, Paris

Larmore C. (1993) Modernité et morale, PUF, Paris

Laugier S. (2010), « Emerson, la voix, le perfectionnisme et la démocratie » dans La voix et la vertu, Variétés du perfectionnisme moral, PUF, Paris

Marzano M. ( 2008), L’éthique appliquée, PUF, Paris

Ogien R. (2017) « La douleur ne saurait rien m’apprendre », Philosophie Magazine 106 – février 2017

Saint-Augustin (1969), Les Confessions, Belles Lettres, Paris

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